"A BOUT"
Par Céline Marseaut-Hernould
Jul tenait son journal entre les mains mais sans y prêter vraiment attention. Les mots défilaient sous ses yeux sans vouloir dire grand-chose. Son regard allait du journal à la pendule avec une certaine crispation au fur à mesure que la trotteuse faisait le tour du cadran.
Sa femme semblait aussi nerveuse que lui. Allant de la cuisine au salon, du salon au hall d’entrée où elle s’attardait derrière la tenture de la petite fenêtre près de la porte d’entrée, pour revenir au salon s’asseoir dans le canapé en tenant nerveusement un magazine littéraire à l’envers.
Sur la table basse, une photo d’eux, bras dessus bras dessous, avec leur fille qui était à l’époque âgée de huit ans. C’était une représentation de la famille parfaite. Mais cette photographie était tout ce qu’il restait de cette époque heureuse, car depuis trois ans, ils vivaient l’enfer sur terre.
- A quelle heure rentre-t-elle ? demanda Jul à sa femme.
- Elle ne devrait pas tarder, la mère de Tania m’a dit qu’elle la ramènerait à seize heures. Jul ?
- Oui ?
- Tu ne crois pas que…
- Anna, dit Jul en déposant son journal sur la table basse et en se levant pour s’asseoir auprès de sa femme. Nous en avons déjà parlé et tu sais que c’est la meilleure solution que l’on ait trouvée. Nous ne pouvons pas continuer à vivre ainsi, tu n’es pas d’accord ?
La femme acquiesça, la tête baissée sur ses mains crispées sur ses genoux. Elle se rua à la fenêtre lorsque le bruit d’un moteur dans l’allée du garage se fit entendre.
- C’est elle !dit-elle les lèvres tremblantes.
Jul alla la rejoindre, mit une main sur l’épaule de sa femme.
- Reste calme ma chérie, elle ne doit se douter de rien avant ce soir.
La sonnette retentit, Anna se dirigea vers la porte d’entrée et l’ouvrit. Une femme de corpulence assez forte et souriante se tenait debout dans l’embrasure de la porte. Derrière elle, arrivait une jeune fille de seize ans, traînant un sac à dos à ses pieds. Elle était exagérément maquillée et le piercing qu’elle avait sous la lèvre inférieure brillait au soleil.
- Bonjour Anna, comment allez-vous, dit joyeusement la mère de Tania, une amie de leur fille.
- Très bien merci, répondit Anna un sourire timide au coin des lèvres. Elle tentait tant bien que mal de cacher les tremblements de ses mains.
La jeune fille se fraya un passage entre les deux femmes et entra dans le hall de la maison sans prendre la peine de saluer sa mère. Elle jeta son sac sur l’escalier menant à l’étage et alla directement au salon sans voir son père qui se tenait debout près de la porte du living.
La mère de Tania repartit à sa voiture, salua une dernière fois Anna et Jul et fit démarrer le moteur avant de s’engager sur la rue.
Anna referma la porte. Jul lui posa à nouveau la main sur l’épaule. Venant du salon, le son de la télévision sur une chaîne musicale à la mode. Jul alla dans la pièce et s’assit dans son fauteuil. Le journal était toujours posé sur la table basse, il le prit mais sans avoir l’intention de le lire. Karine avait laissé ses baskets usées au milieu de la pièce et elle s’était installée dans le canapé dans une position peu gracieuse, un doigt jouant avec son chewing-gum et l’autre main tenant la télécommande.
- Ça s’est bien passé chez Tania ?lui demanda son père.
L’adolescente leva les yeux au ciel et comme toute réponse, monta le volume d’un cran.
- Ta mère nous a préparé un gratin de pâtes pour le repas de ce soir, c’est ton plat préféré.
Elle se mit deux doigts dans la bouche comme pour simuler l’envie de se faire vomir et éclata de rire. Elle se leva, sortit du salon, et Jul entendit qu’elle montait à l’étage.
En soupirant d’exaspération, il prit la télécommande qu’elle avait jetée sans délicatesse sur la table basse et alluma une chaîne d’information télévisée. Il n’était pas concentré sur la lecture de son journal de toute façon.
À nouveau, des pas lourds dans les escaliers se firent entendre et Karine pénétra dans le salon en trombe. La fureur se lut sur son visage quand elle posa les yeux sur l’écran de télévision. Elle se tourna alors sur son père qui était assis dans son fauteuil.
- Qui t’a permis de changer de chaîne ?lui dit-elle d’un ton agressif. T’as pas remarqué que je regardais ?
- Je croyais que tu étais allée dans ta chambre, alors…
- Tu croyais ? Tu pouvais pas me le demander avant de tirer tes conclusions toi-même ? T’as rien dans le crâne ou quoi ?
Jul soupira, déposa délicatement la télécommande sur la table basse, enfila ses pantoufles et se dirigea vers la cuisine où il entendait sa femme activer les casseroles et la vaisselle.
Il s’assit à la table recouverte d’une toile cirée fleurie. On entendait le son de la chaîne musicale qui raisonnait dans toute la maison. Anna râpait du fromage dans un plat posé sur le plan de travail. Elle tournait le dos à son mari mais se retourna brusquement pour aller fermer la porte qui séparait la cuisine du living. Jul remarqua qu’elle avait les joues rosies par la colère.
- Je vois que tu te laisses encore insulter sans réagir, lui dit-elle tout en continuant de passer le fromage en bloc sur la râpe. À la regarder faire, on aurait dit qu’elle prenait plaisir à faire souffrir le gruyère. Jul la soupçonna d’imaginer que c’était sa fille qu’elle tenait entre les mains.
- Tu sais que ça ne sert à rien de répliquer, et puis tout s’arrangera ce soir.
- Oui mais dieu sait comme elle me rendra folle d’ici ce soir Jul.
- Sois patiente ma chérie, à partir de demain, c’est une nouvelle vie qui s’offrira à nous, répondit-il en se levant et en se plaçant derrière sa femme. Il la tint par la taille tendrement.
- Cela fait trois ans qu’elle nous fait subir ses caprices, je ne pourrai pas la supporter plus longtemps. Imagine que cela échoue !
- Et pourquoi ça échouerait, cela fait un mois que l’on se prépare à cette éventualité, je te promets ma chérie que demain, tout aura changé. Si tu veux, pour te rassurer, je vais faire une dernière mise au point tout de suite, tu es d’accord ?
- D’accord, je serai un peu plus rassurée.
- J’y vais tout de suite, dit Jul en embrassant sa femme sur la joue.
Il alla vers la porte qui menait au hall d’entrée. Le son de la musique s’amplifia quand il l’ouvrit. Il se tourna une dernière fois vers Anna.
- Et je te promets que ça aussi ce sera fini, dit-il en désignant le salon et le « bruit »qui en venait.
Anna lui sourit, Jul lui rendit son sourire et il referma la porte. Elle l’entendit ouvrir la porte grinçante de la cave et descendre les marches en pierre.
Karine avait tout de la petite fille parfaite quand elle était enfant. Mais pour ses parents, ce temps-là était bien loin désormais. C’est à l’âge de onze ans qu’elle commença à devenir ingrate, sûre d’elle et irrespectueuse. Au début, ils crurent à une crise d’adolescence passagère et prirent leur mal en patience, mais il se faisait que le temps devint de plus en plus long et la vie de plus en plus invivable. Karine était devenue la teigne de la maison et se prenait de plus en plus pour la maîtresse des lieux au grand désarroi de ses parents impuissants.
C’est pour cela qu’ils décidèrent de mettre un terme à cet enfer. Jusqu’à ce jour, tout avait échoué. Elle fut renvoyée de trois écoles différentes pour sa violence envers ses camarades de classe et aussi ses professeurs ; les centres pour jeunes en difficulté ne la maintinrent pas prisonnière plus de trois jours ; et les psychologues n’avaient pour réconfort que: « Il faut que jeunesse se passe, soyez patients avec elle et sachez qu’elle souffre autant que vous de cette épreuve difficile qu’est l’adolescence».
Anna et Jul n’avaient que faire de cette patience. Trois ans, c’était long, très long…
La nuit commençait à tomber. Karine était montée dans sa chambre et ne daigna pas en descendre quand sa mère l’appela pour le repas.
- Comment faire pour qu’elle mange Jul, je t’avais dit que ce n’était pas la meilleure solution.
Jul soupira, réfléchit. Cela ne pouvait pas rater à cause d’une bêtise pareille, il s’imaginait déjà la journée du lendemain. Enfin seul avec sa femme, au calme, plus jamais de disputes avec cette teigne qui leur rendait la vie impossible.
- J’ai une idée, s’exclama-t-il en se levant.
Il prit l’assiette remplie de gratin de pâtes à la place destinée à Karine - du moins quand elle acceptait de prendre un repas avec eux, ce qui se faisait de plus en plus rare -, et sortit de la cuisine.
Anna le regarda faire sans poser de question et piqua sa fourchette dans son assiette.
Jul monta les escaliers. Il entendait de la musique en provenance de la chambre de Karine. Il s’approcha de la porte tenant l’assiette dans une main et frappa doucement.
- Karine, lui dit-il au travers de la porte d’une voix calme et se faisant la plus agréable possible, ce n’est pas grave que tu ne veuilles pas descendre, je t’apporte ton assiette, je te la mets devant la porte et quand tu auras fini tu n’auras qu’à la remettre dans le couloir, maman viendra la reprendre. Tu es d’accord ?
Aucune réponse. Jul posa l’assiette par terre, s’éloigna de la porte et entreprit de descendre les escaliers. Arrivé en bas, il tendit l’oreille et entendit la porte de la chambre grincer en s’ouvrant. Il sourit de satisfaction et rejoignit sa femme dans la cuisine. Jamais un simple gratin n’avait été aussi bon.
Deux heures plus tard, Anna et Jul montèrent les escaliers la main dans la main. Leurs cœurs battaient d’excitation. Jul sentait les ongles de sa femme s’enfoncer dans sa paume mais la douleur lui était égale. Anna serra encore plus son étreinte quand elle vit sur le sol près de la porte de la chambre, l’assiette de pâtes dont il ne restait qu’une trace de fromage collé sur la porcelaine.
- Ça a marché, s’exclama-t-elle la gorge serrée.
Jul, suivi de sa femme, posa la main sur la poignée de la porte et l’ouvrit doucement. La pièce était éclairée par des ampoules bleues, une forte odeur de cigarette froide envahissait la pièce, la minichaîne sur la commode à tiroirs était allumée mais le cd du lecteur était terminé depuis longtemps. Sur le lit, Karine dormait profondément, un filet de bave coulant sur son menton.
- On a réussi Anna, murmura Jul, je t’avais dit que la dose était assez forte. Aide-moi, il faut la descendre.
Anna tint sa fille par les bras, Jul par les jambes et ils la sortirent de la chambre. La descente de l’escalier fut périlleuse et il s’en fallut de peu pour qu’ils le dégringolent tous les trois.
Ce fut d’autant plus le parcours du combattant dans les escaliers de la cave, en pierre et glissants à cause de l’humidité. Ils étendirent Karine, encore endormie, sur le sol terreux de la cave et s’assirent sur des casiers de bouteilles d’eau afin de reprendre leur souffle.
- Elle ne tardera pas à se réveiller, il faudrait l’attacher sans attendre, dit Jul.
Anna regarda le corps endormi de sa fille et soupira. Jul plissa les sourcils.
- Ne me dis pas que tu as changé d’avis ?lui dit-il.
- Non, répondit-elle, c’est juste que…j’ai du mal à croire ce qu’on est en train de faire et je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter.
- Mais t’inquiéter de quoi ? On a pensé à tout, chaque détail, les tests acoustiques et tout le reste. Tout est prévu pour que ça réussisse. Dans deux jours, nous ferons connaître sa disparition et au bout de quelques semaines, l’affaire sera classée, elle a déjà fugué plusieurs fois et c’est cette piste qui sera prise en compte.
- J’espère que tu as raison Jul.
- J’ai raison, dépêche-toi, viens m’aider avant qu’elle ne se réveille. Occupe-toi des mains, je m’occupe des pieds.
Anna se leva. Jul lui tendit un rouleau de fil de fer. Elle noua les deux mains fermement entre elles. La jeune fille gémit dans son sommeil, ce qui alerta la femme. Son mari lui fit le geste de continuer. Elle croisa les fils entre eux et tira de toutes ses forces. Tandis que Jul faisait de même avec les pieds. Après s’être assuré du travail de sa femme, Jul redressa la jeune fille en la prenant sous les bras. Elle gémit de plus belle.
- Prends-lui les jambes, on va l’emmener par là, dit-il en désignant d’un signe de tête l’autre bout sombre de la cave juste éclairé par la faible lueur d’une ampoule.
Il y avait un renfoncement d’environ quarante centimètres de profondeur dans un mur de la cave. Sur ce mur, à quelques centimètres sous le plafond, un crochet comme on en utilise pour accrocher un lapin mort par les pattes pour le dépecer. Jul et Anna mirent leur fille sur ses jambes qui ne la soutenaient plus.
- Tiens-la debout, dit-il essoufflé, pendant que je lui attache les mains.
Anna la maintint par la taille afin de la faire tenir debout, elle sentait le corps glisser entre ses bras mais il ne glissa plus lorsque les mains de Karine furent attachées au dessus de sa tête par le crochet.
- J’espère que les fils de fer vont tenir, dit Anna une pointe d’inquiétude dans la voix.
- Ils sont faits pour soutenir des poids bien plus lourds, ils tiendront assez longtemps.
La jeune fille était maintenant suspendue au dessus du sol, les pieds et les mains attachés, la tête penchée de côté reposant sur son épaule. Anna lui enfonça une chaussette boulottée dans la bouche et la recouvrit de ruban adhésif.
Elle ouvrit les yeux doucement en clignant des paupières. Sa mâchoire la faisait souffrir, elle essaya de parler mais aucun son ne sortit. Elle remarqua qu’elle ne savait plus respirer que par le nez. Elle leva les yeux et vit ses mains attachées au dessus de sa tête. Les yeux ronds, elle baissa son regard sur ses pieds. Un mur de brique lui arrivait presque à hauteur des hanches. Elle vit que son père mettait une couche de ciment frais sur la couche supérieure de brique tandis que sa mère les lui passait une par une.
Les yeux de Karine s’écarquillèrent de terreur, elle sentait son pantalon s’humidifier d’un liquide chaud entre les jambes. Ses bras la firent atrocement souffrir quand elle essaya de se débattre de ses liens. Des larmes lui montèrent aux yeux. Son nez bouché par les larmes et la morve empêchait l’air de passer correctement dans ses poumons, et sa respiration se faisait de plus en plus difficile. Si seulement elle pouvait se débarrasser de cette chose qui l’empêchait de parler, elle pourrait les supplier, leur ferait mille promesses mais seigneur qu’ils ne l’enferment pas derrière ce mur, dans cette cave humide où régnait une odeur âcre de pourriture.
Le mur montait de plus en plus haut et sa panique était grandissante. Elle se demandait ce qui la ferait plus souffrir de l’étouffement ou de la déshydratation. Elle fut alors prise d’une nausée épouvantable, le plat de pâtes qu’elle avait ingurgité se retournait dans son estomac. Elle ferma les yeux mais la folie s’empara d’elle, elle se débattit avec violence, se râpa les mains sur le mur effrité. Avec ses pieds qui ne touchaient pas le sol et ligotés entre eux, elle ressemblait à un poisson se tortillant hors de l’eau. Des larmes ruisselaient abondamment sur ses joues. Elle ne faisait entendre qu’un grognement rauque du fond de sa gorge.
- Tu peux toujours essayer de te débattre ma fille, lui dit son père en continuant son travail, ta mère a assez pleuré à cause de toi, c’est à ton tour pour une fois de souffrir. Tu ne nous gâcheras plus la vie.
Bientôt, on ne voyait plus que le visage terrorisé de la jeune fille. Jul plaça les dernières briques qui la mirent dans le noir le plus complet, pour une longue agonie.